Au milieu des années 1980, les premiers cailloux de crack commencent à circuler en Guyane. Importée des pays voisins d’Amérique du Sud, cette drogue est surnommée la « cocaïne du pauvre ». Aujourd’hui, le crack se vend partout dans cette région française. Avec le cannabis c'est devenue la drogue la plus consommée. Elle ravage la vie des toxicomanes. Des structures combattent ce fléau en proposant de l’aide aux consommateurs : hébergement, sevrage, réinsertion. Mais le crack est un adversaire redoutable. Plusieurs centaines de personnes* restent prisonnières de son emprise. Et très peu s’en évadent. Découvrez des trajectoires de vie déviées par le crack.

*Aucune estimation précise n'est disponible pour la Guyane.

CHAPITRE 1

Il est blanc, bon marché et circule partout en Guyane. Semblable à un petit morceau de craie,
il redessine les trajectoires de vie. Le scénario se répète. À la première rencontre, il offre une bouffée de plaisir. Jaloux et possessif, il s’accapare peu à peu le temps et l’esprit de ses victimes. Travail ou famille, il ne tolère aucun partage. Quand le crack devient maître, le plaisir a déjà disparu, il ne reste plus que la rue. Réfugiés dans des squats, les crackés mènent « la vie de ghetto » : une quête quotidienne pour
se procurer du produit.

Population : avec 250 000 habitants, la Guyane est la région la moins peuplée de France.
Superficie : avec 84 000 km2, c'est la plus grande région française.
Villes principales : Cayenne, Saint-Laurent-du-Maroni, Kourou.
Taux de chômage : 22%.

Qu’est-ce que le crack ?



Famille de drogue : cocaïne en poudre transformée en cristal pour pouvoir être fumée. Le crack et la cocaïne proviennent tous les deux de la feuille de coca. Les deux drogues sont de puissants stimulants, mais les effets du crack sont plus intenses et plus courts.
Provenance : la cocaïne utilisée pour fabriquer le crack vient de Colombie, du Pérou et de Bolivie.
Mode de préparation : la roche est obtenue en chauffant de la cocaïne en poudre, de l’eau et du bicarbonate de soude ou de l’ammoniaque.
Aspect : petit « caillou » blanc.
Prix : environ 5 euros le caillou à Cayenne.
Mode de consommation : fumé à l’aide d’une pipe en verre, aluminium ou plastique. Le crack peut aussi être sniffé ou injecté, mais ces pratiques restent marginales en Guyane.
Première prise : en goûtant au crack, le consommateur est envahi par une bouffée de plaisir inouïe. Il est impossible d’oublier l’effet de cette première taffe. Cette expérience donne l’envie d’en reprendre pour retrouver la même sensation.
Durée des effets : ils surviennent en quelques secondes et durent de 10 à 30 minutes.
Effets à court terme : sensation de toute puissance qui fait oublier le sommeil, la faim, la sécurité et la moralité. L’euphorie s'accompagne d’effets secondaires : paranoïa, hallucinations, hyperactivité, logorrhée... Pendant quelques minutes, le consommateur est complètement désinhibé et n’a plus aucune limite. Le crack facilite le passage à l’acte : violence, vol, viol et meurtre. Pendant la descente, le fumeur est épuisé et atrocement déprimé.
Dépendance : la dépendance au crack n’est pas physique mais psychologique. Plus le consommateur en fume, plus il en veut. Une fois addict, le toxicomane se marginalise : rupture avec la famille, perte de travail et de logement. Il n’existe aucun traitement de substitution.
Effets à long terme : après des années de consommation, on observe chez les consommateurs un amaigrissement, des brûlures aux lèvres et aux mains, un déchaussement des dents et des problèmes cardiaques. Le crack engendre chez le toxicomane des états psychotiques : paranoïa et perte de contact avec
la réalité.

Zéro Faute fume quotidiennement dans son ghetto. ça fait plus de quinze ans qu’il répète le même rituel.

L’air hagard, ils sont plusieurs dizaines, visages creusés, corps décharnés, à errer dans les rues de Cayenne à la recherche du « caillou », cette roche de cocaïne qu’on fume à la pipe. Tous les consommateurs de crack sans domicile vivent dans des squats surnommés « ghettos ». C’est souvent là qu’ils fument leur pipe, seuls ou en groupe. Quand ils sont à sec, les crackés sortent de l’ombre pour se procurer l’argent de leurs prochaines doses. Mendicité, vol ou prostitution, à chacun sa méthode. Le fléau du crack n’épargne personne. On y retrouve des femmes, des « métros » (venus de la métropole), des Brésiliens, des jeunes, des sexagénaires, des Amérindiens. Tous les consommateurs de crack ne vivent pas dans la rue, mais cette drogue fait basculer de nombreuses vies. Une fois engagé dans sa spirale, il est difficile d’échapper à la vie de ghetto.

Au détour d’une rue, un consommateur avec un sac plastique sur la tête fouille les poubelles sous le regard indifférent des passants. À Cayenne, les toxicomanes ne se cachent pas. Assis à côté d’une épicerie, un homme fume tranquillement sa pipe à crack : il est 8 heures du matin.

Place du Coq, dimanche après-midi, le marché a fermé, plus un chat dans la rue. Le soleil tape fort. Assis à côté de la boulangerie aux rideaux fermés, un cracké attend, l’air ahuri. Tout déguenillé, il se lève enfin, poussant sur la route déserte sa seule possession, un chariot métallique rempli de babioles. Cigarette au bec, il part vagabonder direction la Place des Palmistes, en plein centre-ville de Cayenne, à la recherche d’argent pour pouvoir se payer un caillou. « Vous n’avez pas un euro ? Un euro s’il vous plait. » Cette phrase, répétée sans cesse, c’est le leitmotiv des consommateurs. Trouver cinq euros pour se payer une dose.

Place des Palmistes, Roberto, l’air possédé, aborde des passants. Mais lui ne mendie pas, il vend. Dans sa main, un sac plastique dégoulinant du jus de quelques mangues trop mûres. « Elles sont bonnes, il faut juste les laver un peu », lance-t-il. Sa bouche porte les séquelles du crack. La mâchoire du bas ne porte plus de dents sur le côté gauche. Pour celle du haut, c’est l’inverse. Après avoir réalisé sa vente et empoché deux euros, il se lance dans une logorrhée. Fasciné par Le Horla de Maupassant, Roberto s’identifie au narrateur de l’ouvrage. Comme lui,
il sent la présence d’un être surnaturel qui vient le tourmenter.


Le crack coupe la faim. Sous produit, les consommateurs peuvent passer plusieurs jours sans manger. Mais chaque dimanche soir, de nombreux toxicomanes se retrouvent au Secours Catholique. Les bénévoles accueillent une soixantaine de démunis. Au menu, des repas chauds avec au choix de la viande ou du poisson. Assis sur des tables, ils mangent dans le calme. Une demi-heure de repos avant de retourner vagabonder.

Dans le quartier de la Crique, situé aux abords du canal de la ville, des fumeurs se rassemblent sous les abribus de la modeste gare routière. De l’autre côté du cours d’eau, c’est Chicago. Un surnom pour ce quartier où la drogue et la prostitution font recette. Au milieu d’une enfilade de bars dominicains, on retrouve le « couloir de la mort ». Cette étroite ruelle était le théâtre de nombreux meurtres dans les années 1970. Désormais, moins d’homicides, mais une violence omniprésente. Dans une Peugeot 208 flambant neuve, trois « métros » s’engagent dans les ruelles de Chicago. Dès les premiers mètres, la voiture est stoppée par un dealer d’une vingtaine d’années : « Vous voulez du crack ? » L’offre est déclinée. La voiture repart, se frayant un passage entre les deux trottoirs occupés par des dizaines de personnes assises contre les murs de misérables gourbis.
La voiture s’arrête pour laisser passer un client visiblement satisfait. Il tient un caillou de crack dans sa main droite. Brutalement le dealer revient accoster la voiture d’un air menaçant : « Vous vous êtes perdus ? »

Les visiteurs du ghetto



Cinq fois par semaine, le camion du SAMU social part dans le centre-ville de Cayenne à la rencontre des plus démunis. Parmi eux, il y a de nombreux toxicomanes en grande précarité. Pour aborder ce public, ils sont toujours trois : un infirmier, un travailleur social et un chauffeur médiateur. Lors des maraudes, ils leur distribuent des repas et leur apportent les premiers soins. Mais le SAMU social propose aussi 26 lits dans son centre d'hébergement situé en périphérie de Cayenne. Des chambres sont réservées pour les situations d'urgence, mais aussi pour des séjours plus longs. Le SAMU social n'accueille pas que des toxicomanes. L'association s'occupe aussi de personnes en situation d'exclusion : étrangers sans papiers, femmes isolées, chômeurs en rupture de droit...

CHAPITRE 2

À Cayenne, tous les toxicomanes connaissent le CAARUD*. Ce centre d’accueil, c’est un peu une famille de substitution. Certains le connaissent bien, le fréquentent depuis 5 ou 10 ans. Après des heures ou des jours dans la rue à errer ou à fumer du crack, les usagers savent qu’ils peuvent s’y rendre pour se reposer et manger. Seules conditions : être clean, ponctuel et prendre une douche. Dans les registres, plus de 150 inscrits, mais la fréquentation quotidienne ne dépasse jamais les 40 personnes.
Les autres sont en prison, morts ou volatilisés. Le but du CAARUD, ce n’est pas de faire décrocher les toxicomanes. On réduit les risques, on distribue des pipes propres pour fumer le crack. Mais les éducateurs sont aussi là pour dialoguer avec les usagers et les accompagner dans leurs démarches administratives. S’ils veulent s’en sortir, ils sont orientés vers le CSAPA* ou l’unité de sevrage de l’hôpital de Cayenne.

*CAARUD : Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques des Usagers de Drogue (géré par l’asso Relais Drogue Solidarité RDS). *CSAPA : Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie.

Tous les jours confrontés aux toxicomanes, Nelly Rodrigues et David Ehret ont appris à cerner ce public difficile. Une relation de confiance s’est installée. Mais les éducateurs spécialisés savent bien que le comportement des usagers est imprévisible. Ils témoignent de la vie au centre d’accueil.
Apatride venu du Pakistan, ouvrier, chanteuse, artiste plasticien,
ancienne douanière, enfant de la DDASS, avocat…


Rien ne les destinait à se fréquenter. Compagnons d’infortune rassemblés au CAARUD,
ils partagent les mêmes repas, regardent les mêmes programmes télé,
fréquentent parfois les mêmes ghettos.

Parmi eux, Elie, Monique, Mario et Daniel.

Sa carrière, Elie la commence dans l’art. Sculpture, peinture. Et un peu de cocaïne histoire de développer sa créativité. Très vite, il abandonne la poudre blanche pour le caillou de crack. Quarante ans après, cette drogue a pris le dessus. Il ne lui reste que ses souvenirs et de l’amertume.

Penché sur une table du CAARUD, il feuillette son pressbook. Elie s’arrête sur le carton de sa dernière expo
« Mémoires délivrées ». C’était en 2008, à la préfecture de Cayenne. Des œuvres créées à partir de livres « pour leur donner une seconde vie ». De l’artiste qu’il était, il ne lui reste plus que les rêves et la nostalgie. « C’était la bonne époque », soupire Elie. Sa barbe est devenue poivre et sel, la peau de son visage est abîmée. « Au début le crack c’est comme un dopage, ça m’a aidé dans la création, ça m’a ouvert les idées. » Quand Elie parle, il n’articule plus. La vapeur de cocaïne brûlante qu’il a inhalée lui a ravagé les dents et les gencives.

Avant de toucher à la cocaïne à Cayenne, il était à Paris. Là-bas, il avait déjà fait « sa petite école » : herbe, shit et LSD. En 1975, bac en poche, il rejoint de la famille en Guyane. Il jongle entre les ghettos et les boulots : instituteur, croque-mort, caméraman… Et découvre le Brésil, San Francisco, Haïti, la Guadeloupe.


Le crack, ça fait 38 ans qu’il en consomme. À l’époque, il devait le préparer lui-même : transformer la poudre de cocaïne en roc. « On la mettait dans une cuillère, on la faisait cuire avec du bicarbonate de soude. » Avec sa bande d’artistes, il squattait les ghettos avec ses toiles, ses sculptures et son crack. Il aimait les surréalistes Dali, Kandinsky et Miro. « C’était très spirituel », se souvient-il mélancolique avant de baragouiner : « Le crack maintenant c’est pas bon, c’est dégueulasse, ça me prend la tête ! T’es pas bien, t’es speed. »

Il a « tout fait » pour s’en sortir, dit-il en énumérant les centres et les cures qu’il a tentés en Guyane et au Brésil.
« Quand on sort on a deux solutions : soit tu trouves un boulot mais c’est rare, soit t’es dans la rue et tu replonges automatiquement. »

Depuis plus de 10 ans, Elie fréquente le CAARUD « juste pour manger et regarder la télé ». Après 22 heures, il se sauve et se débrouille pour dormir à l’extérieur. Le crack, il n’arrive plus à s’en débarrasser et ça occupe toutes ses pensées  : « Maintenant le crack c’est de la merde. Y’a 1% de cocaïne là-dedans et le reste c’est des produits rajoutés. »

À soixante ans, Elie rêve d’une dernière destination : la Martinique, là où il a passé une partie de son enfance et de son adolescence. Face à la mer et loin de sa pipe à crack, il y écrirait des bouquins. Le premier, La cacophonie cellulaire ou La cacophonie du ghetto. Ce serait une conversation « sans pied ni tête » : l’histoire de quatre fumeurs de crack assis côte à côte. « Ils parlent tous mais ne s’écoutent pas. Chacun est perché dans son délire.» Une situation qu’il connaît bien, lui, le vétéran du crack, habitué des ghettos de Cayenne. Son second ouvrage serait Le dernier Tam Tam qui évoque la dernière taffe d’une pipe de crack. L’histoire de sa vie.


Enfant battue, Monique a très vite connu la violence. Depuis 43 ans, elle mène une vie de galère, entre l’alcool,
le crack, les cures et l’hôpital psychiatrique. Elle a décroché du crack depuis quelques mois, mais dans sa tête
le monde de la rue la hante.


Elle est arrivée au CAARUD trempée de la tête aux pieds. C’est la saison des pluies, elle est glacée. Monique ne boit et ne fume plus depuis plusieurs mois, mais « c’est dur », répète-t-elle sans cesse. « J’ai envie de boire une petite bière, mais j’aurais envie de fumer du crack et ça recommence, et puis la rue… »

Alors elle passe au CAARUD, plusieurs soirs par semaine, pour ne pas se sentir seule. Juste pour y trouver un peu de chaleur : « ici, c’est une famille pour moi, on se connaît tous. »

Quand Monique a touché le fond, le CAARUD était son dernier point d’accroche. À l’époque, la Guyanaise erre seule dans les rues de Cayenne. Quinze ans à être une proie facile : une femme dans la rue, on ne la respecte pas. Il a fallu du temps pour que Monique se fasse une place dans les ghettos. « Il faut être fort pour être là, c’est un univers violent. C’est dur », dit-elle d’une voix posée.

Pour se procurer du produit, elle n’hésite pas à donner sa carte bleue et sa carte d’identité au dealer. « Plus on fume de crack, plus on en a besoin et quand la CAF arrive, ils prennent tout. Je ne reprenais ni ma carte ni ma pièce d’identité, je reprenais du crack. » Dès qu’elle fume, elle regarde tout ce qui brille par terre, à la recherche d’un caillou de crack. « Ça me rend parano », raconte-t-elle sans arriver à se réchauffer.


Les éducateurs qui ont essayé de l’épauler ne savent plus quoi faire. Ils la connaissent dans ses phases d'hystérie et de paranoïa. Elle mélange le jour et la nuit, le crack et le rhum. Six passages en cure de sevrage à l’hôpital psychiatrique de Cayenne, des allers-retours à la communauté thérapeutique de Roura, Monique connaît bien toutes les étapes du parcours de réinsertion. Mais elle ne les supporte pas. « C’était dur, c’est la routine. Moi je n’aime pas la routine. On a toujours la rue dans la tête, on se sent libre dans la rue », soupire-t-elle.

Dans la rue, elle vit au jour le jour. Elle fait des squats sa maison. Un matin, elle décide d’aller sur la plage.
Le soir, elle se drogue avec « les gars de la rue », comme elle les appelle. Et quand elle n’a plus de crack, elle ne vole pas, comme d’autres le font. « Je suis plutôt une femme à me donner », raconte-t-elle en frissonnant.

Aujourd’hui, quand elle arrive au CAARUD les gars l’interpellent : « Hé Monique ! T’as pas une clope ?
Hé Monique ! T’as pas une bière ? »
Et elle aime bien. Ça lui rappelle ses virées avec les gars. « On est tous solidaires dans la rue, on se connaît », sourit-elle. Ensemble, ils en ont achetés des baguettes et du fromage à l’épicerie, avec l’argent de la CAF. Et ils ont zoné ensemble.

À 17 ans, elle débarque à Paris. Elle arrive de nulle part, elle ne sait pas où elle va, elle ne connait personne. Petite, Monique est passée par un foyer en Martinique, pour échapper aux coups et aux relations incestueuses avec son père. Très vite elle s’ennuie : pas d’ambiance, pas d’alcool. « Moi j’avais envie de boire et fumer,
de m’amuser. »


Elle rencontre alors le monde de la nuit, fréquente les pires crapules et vit sans domicile. Stalingrad, Pigalle, elle en a fait son QG. Elle écume tous les hébergements d’urgence, le Secours Catholique. « Le froid, la galère,
le froid »
, répète-t-elle.

À 43 ans, Monique veut quitter Cayenne et le crack. Elle aimerait bien repartir en cure en métropole. Pour de bon cette fois. Elle n’y connaît personne. « Mais j’ai pas peur », dit-elle à demi-mot en grelottant.


La vie de Mario a basculé il y a neuf ans. Après une rupture difficile, il quitte la banlieue parisienne pour
la Guyane. Depuis, le crack le poursuit dans les rues de Cayenne. Mario est de nature calme et serviable.
Mais sous l’emprise du caillou, sa personnalité s’assombrit.


Le visage de Mario ne porte pas les stigmates du crack. À 43 ans, il en paraît moins de 30. Ancien footballeur,
il a toujours son physique d’athlète. Un soir, il s’enfuit de la communauté thérapeutique de Roura pour aller fumer du crack à Cayenne, il sillonne 45 km dans le noir sur les pistes de terre battue puis sur la départementale.

Mario est avant tout un solitaire. Il s’isole pour fumer son crack. Comme hier soir, deux ou trois cailloux.
La première fois c’était avec son cousin, juste un blaka, un joint composé de cannabis et de crack. Dix ans plus tard, il est passé à la vitesse supérieure. Sans domicile ni travail, il dépense l’essentiel de son argent dans la drogue. Comme beaucoup d’autres, c’est sa dealeuse qui a sa carte bleue. Elle lui donne du crack à crédit.
Le RSA de Mario part en quinze jours. « Après je fais la manche, et j’attends le 6 du mois mon prochain RSA », explique-t-il.

Pourtant tout avait bien commencé. Une vie paisible dans le Val-de-Marne avec sa copine et ses deux petits garçons. La semaine, magasinier cariste, le week-end boxe et foot, ses deux passions. Et parfois un peu de shit mais rien de plus. Jusqu’au jour où les problèmes commencent avec sa copine et il décide de rentrer à Cayenne, sa ville natale.

Ici, il a beaucoup de famille mais il préfère se débrouiller seul. Il est un des plus anciens du CAARUD, ça fait
9 ans qu’il dort ici. « Mon lit est là », dit-il d’une voix sereine en montrant sa place attitrée dans le dortoir.
Le soir au CAARUD, il regarde les téléfilms mais il préfère les matchs de foot. Il supporte l’Olympique lyonnais depuis toujours.


Il se méfie un peu des autres, il ne fait pas partie de la bande. « J’ai pas trop de potes, je me suis déjà tapé avec les autres ». Pourtant, avec les éducateurs il a un comportement exemplaire. Nelly le qualifie de « bosseur, très intelligent, qui ne se plaint jamais ». David aime la reconnaissance qu’il a envers l’équipe du CAARUD.
« Une personne très sociale qui peut se rendre partout sans histoire. »

Mais, la nuit il change de peau. Il devient speed. Il arpente les rues de Cayenne avec la démarche saccadée d’un robot, les yeux injectés de sang, et part dans des délires. « Il a un comportement extravagant, il peut se mettre à insulter tout le monde et être violent », raconte son éducateur David.

Selon son éducatrice Nelly : « On se rend compte que tout le monde peut devenir toxicomane à un moment de sa vie, Mario est une belle preuve de la déchéance humaine.» Mario déroute l’équipe éducative. Elle a réussi à le mettre en contact par téléphone avec ses enfants de 12 et 13 ans. « On pensait que ce serait un tremplin pour qu’il s’en sorte. Mais il est trop dépendant pour l’instant pour pouvoir voir la chance qu’il a », se désole Nelly.
Mario est lunatique. Un jour il veut aller de l’avant, il pense à ses enfants. Le lendemain,
il consomme et fait comme si de rien n’était.

Le parcours de soins classique, sevrage et communauté thérapeutique, il l’a tenté quelques fois sans aller jusqu’au bout. « Il est dans un processus de soin perpétuel, résume David, à chaque fois il l’a mis en échec, il doit repartir de zéro ». Si Mario n’a pas encore le déclic pour s’en sortir, aujourd’hui, il veut renouer les liens avec ses fils qu’il n’a pas vus depuis 10 ans. La seule chose qu’il sait d’eux, c’est qu’ils jouent au foot. Comme lui avant.


Chassé de chez lui, Daniel débarque à Cayenne à l’âge de 18 ans. Là-bas, il fume sa première pipe. À 46 ans, il n’a pas complètement décroché mais il s’est trouvé une seconde famille : le CAARUD. Tous les jours il aide en cuisine et ça l’aide à se tenir loin du crack.

« Escalope de porc, petits pois ! », lance-t-il enjoué en amenant les assiettes aux autres résidents du CAARUD. Avec sa charlotte sur la tête et son tablier, Daniel fait partie des meubles de la maison. Tous les jours il aide aux fourneaux, ce qui lui permet de bénéficier d’un traitement de faveur : il a le droit de rester pendant les heures de fermeture du CAARUD.

À 8 ans, il prend goût à la cuisine avec sa mère à Saint-Laurent-du-Maroni. Mais l’environnement familial n’est pas sain. Père absent, mère débordée. Ses trois frères ont des problèmes d’alcool, de drogue et enchaînent les séjours en prison. Après sa formation en cuisine, Daniel file un mauvais coton. À 18 ans, il part à Cayenne et tombe dans le crack.

Très vite, il découvre le CAARUD. Il s’y sent bien. Très bien. Au point d’en faire une famille de substitution. Bavard, l’aide-cuistot fait rire l’équipe éducative. « Daniel a un grand manque affectif. Il est toujours dans la séduction, il entretient un lien quasiment amoureux avec le personnel féminin », sourit David, son éducateur référent. Une sorte de nid douillet finalement. Et c’est le danger. « Ici, ils sont là pour nous aider, mais pas pour nous aider à y rester. J’ai envie de m’en sortir », assure Daniel. Pourtant les éducateurs sont soucieux. « Daniel a de très belles phrases, de la volonté mais il ne va pas au bout de son travail », se désole l’éducatrice Nelly.


Parfois Daniel disparaît d’un coup. Pour trois ou quatre jours. En revenant, il explique d’un air naïf qu’il est allé rendre visite à la mère de sa fille. Les éducateurs se fâchent. Ils savent bien qu’il était dans un squat avec des amis à fumer du crack. La sanction tombe. Il est interdit de cuisine pendant un mois. « Tu aimes la cuisine, fais ton possible pour y rester », s’acharne à lui expliquer Nelly.

Daniel peut aussi compter sur son entourage. « Ma fille est venue me voir en pleurant, ça m’a touché. J’ai fait trop de bêtises. », regrette-t-il. En attendant, la jeune fille passe le voir souvent au CAARUD. « Je veux m’en sortir pour elle », dit-il en montrant son cœur tatoué sur l’avant-bras.

Même s’il n’a pas stoppé complétement le crack, il arrive à gérer sa consommation. Il essaye d’épargner sur ses 499,15 euros de RSA. Tous les quinze jours son éducateur l’accompagne retirer 50 euros. Le reste est mis de côté pour ses projets. Aujourd’hui, il a 510 euros sur son compte et le rêve de s’acheter une voiture.

CHAPITRE 3

Il n’existe aucun traitement de substitution pour le crack. Tout repose sur la motivation du toxicomane. Pour se sevrer, il peut intégrer l’unité Amarante de l’hôpital de Cayenne. Pendant un mois maximum, il est encadré par des infirmiers, un psychiatre, un psychologue et un ergothérapeute. Pour certains patients, c’est le point de départ d’un long processus de réinsertion. Une fois sevrés, ils intégreront la communauté thérapeutique de Roura. D’autres viennent seulement faire une pause dans leur consommation.

Le docteur Millot, psychiatre addictologue au service de sevrage de l’hôpital de Cayenne explique les effets du crack.

Ursila et Éric ont commencé l’héroïne à l'adolescence.
Désormais leur problème, c’est le crack.


Ils ont déjà été sevrés plusieurs fois dans ce service. Cette fois-ci, Ursila veut intégrer la communauté thérapeutique de Roura. Éric vient ici dès qu’il se sent perdre pied.

Éric ne se sent bien que lorsqu’il est Christina. Sa vie de femme, il a commencé à la vivre à Paris avec de l’héroïne pour supporter le tapin à Pigalle. De retour à Cayenne, le Guyanais a commencé le crack. Mais la drogue n’a rien fait pour arranger ses problèmes. C’est son cinquième séjour au service de sevrage.

Il ne sort jamais sans son serre-tête. Assis sur un fauteuil du service, Éric soulève sa chemise pour montrer son ventre potelé et ses petits seins.
« Comme ça, je me sens sale, ridicule, mal dans ma peau. Ce n’est pas ma nature, lâche-t-il en passant la main dans ses cheveux, moi je suis Christina.»

Il y a vingt ans, Christina, toujours maquillée et soignée, se lavait plusieurs fois par jour. Quand Éric prenait des hormones, il se muait en Christina.
« Les ongles, les cheveux, la voix. Tout change, il faut 15 jours normalement, moi il m’en fallait trois », dit-t-il d’une voix coquette en mimant des énormes seins.

Dans les années 80, le Guyanais, à peine majeur, débarque à Paris. Il a froid, très froid. Il n’arrive pas à joindre les deux bouts. Son boulot de peintre en carrosserie ne l’intéresse pas. C’est à Pigalle qu’il va trouver sa place. « J’étais une péripatéticienne née… mais dans l’âme. Je prenais beaucoup de plaisir, ça m’excitait drôlement, les gens ne savaient pas si j’étais un homme ou une femme. » La semaine, pour résister au froid sur les trottoirs de Pigalle, il se pique : « L’héroïne ça m’aidait à faire le tapin. Je pouvais tenir des heures, même quand il faisait –10°. »

Et le week-end, il chante dans les cabarets à paillettes de Montmartre. Avec succès. C’est à ce moment qu’il adopte son nom de scène Christina, et essaie d’oublier Éric. « Quand je suis femme, c’est jusqu’au bout de monde ! ». Chanter et danser. Voilà son vrai métier. Italie, Allemagne, Belgique : il enchaîne les tournées dans les nightclubs. C’est son heure de gloire. Les soirées finissent souvent dans des hôtels de luxe avec roses rouges et magnums de champagnes dans la baignoire. Les yeux d’Éric brillent de nostalgie dans le sinistre décor de l’hôpital.

C’est son cinquième séjour au service. Il vient ici quand il se sent vaciller :
« Pour ne pas reperdre mon travail, ma maison… je préfère venir faire un tour à Amarante (ndlr : service de sevrage de l’hôpital de Cayenne) pour me remettre à neuf », explique-t-il tout à fait lucide. En rentrant de métropole, il a troqué son héroïne contre du crack. C’est son frère qui lui fait goûter il y a quatre ou cinq ans. Il aime bien mais cela lui a joué des tours. Alors maintenant il en fume tranquillement chez lui avec ses amants en regardant des pornos.

Cette semaine, Éric a convenu avec le docteur Millot d’un séjour de 15 jours. L’addictologue parle de quelqu’un « qui a un mode de vie très courageux mais qui ne compte pas décrocher ». Éric se lève tous les jours à quatre heures du matin pour travailler dans un ESAT (Établissement et Service d’Aide par le Travail). « Le crack pour moi, c’est plutôt du vice, un plaisir. À côté j’ai mon travail, je contrôle jusqu’à un certain point », analyse-t-il.


Pourtant Éric est déchiré. « J’aimerais bien être comme vous, pas être entre les deux. Il y a Christina d’un côté. Et Éric de l’autre, explique-t-il en se pointant du doigt, je ne sais plus où j’en suis… » Quand il va sortir de l’hôpital et reprendre son travail, sa situation restera nébuleuse. Son copain, à la rue, a vendu son portable pour s’acheter du crack. Son autre amant est en train de se faire soigner à la communauté thérapeutique de Roura. Et sa copine ? « Je ne sais où elle est… »

Ursila Ursila Ursila Ursila Ursila Ursila

Deux fois par semaine, les patients participent à une séance d’ergothérapie. Au programme, des activités manuelles et artistiques : vannerie, maroquinerie, poterie...
L’ergothérapeute fait travailler les patients sur certaines de leurs facultés grâce à ces exercices. Pour les addicts au crack, l'accent est mis sur la concentration.

Les addicts anonymes



Au CSAPA*, une équipe médicale reçoit anonymement tous les jours des dizaines de personnes souffrant d’addictions : alcool, crack, cannabis. Dans cette structure on oriente les toxicomanes qui veulent décrocher et on distribue des médicaments gratuitement.

« Vous avez vu Monsieur Sando*, on vous donne une deuxième chance, il faut que vous la saisissiez », avertit Aline d’une voix ferme mais bienveillante. Depuis plusieurs mois, l’éducatrice spécialisée travaille avec le Guyanais pour l’aider à remonter la pente. Monsieur Sando n’a pas supporté son premier séjour au service de sevrage à l’hôpital de Cayenne. En état de manque, il s’est enfuit. « On envisage toujours la rechute dans le parcours de soins », explique la sexagénaire. De nouveau à la rue, il assure ne pas avoir consommé de crack depuis deux semaines. Cette fois-ci, il est prêt. Trois semaines de sevrage sont prévues, et ensuite, il rejoindra la communauté thérapeutique de Roura.

Une scène ordinaire dans cet immeuble du centre ville de Cayenne. Chaque année, comme Monsieur Sando, environ 300 personnes sont suivies par le CSAPA. Pas seulement pour le crack, mais aussi beaucoup pour l’alcool et le cannabis. Adultes, hommes et femmes, jeunes sans travail, personnes insérées socialement : les profils de consommateurs sont très variés.

L’équipe composée d'un psychiatre, de psychologues, d'assistantes sociales, d'éducateurs et d'une infirmière, reçoit tous les jours de la semaine de façon anonyme et gratuite toute personne qui souhaite être aidée dans une démarche de soins. Le CSAPA est aussi le relais médical du CAARUD.

Chaque matin, Paula*, usagère de crack résidant au CAARUD, passe ici. Elle n’est pas dans une démarche de soins. L’infirmière lui donne son traitement contre le VIH. Ensuite, elle retourne vivre sa vie de rue. Le circuit de réinsertion pour les personnes addictes au crack est rodé. Mais Aline souligne : « Sans le consentement de l’usager, on ne peut rien faire ».

*Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie en ambulatoire.
* Les noms ont été changés.

CHAPITRE 4

Après des années de toxicomanie dans les rues, pas facile de se remettre sur les rails. À l’écart des tentations de la ville, la communauté thérapeutique de Roura accueille les toxicomanes sevrés pour une durée de deux ans maximum. Au programme : activités de réinsertion le matin et loisirs l’après-midi. Actuellement ils sont 27 résidents à se projeter dans une vie sans produit.

Catherine et Armand font partie des premiers résidents de la communauté thérapeutique. Là-bas ils ont tourné la page du crack et se sont mis en couple.
Avec l’équipe éducative, ils expliquent le fonctionnement de la structure.

Venez rencontrer les résidents…

CHAPITRE 5

Ghettos, crack, prison, c’était leur quotidien. Aujourd’hui, ils se lèvent chaque matin pour travailler. Avec ou sans l’aide de structures, ils ont réussi à décrocher. Ces évadés du crack ne sont pas nombreux en Guyane.

Armand
Du rêve à la réalité
À Kourou, tout le monde se connaît. Enfant, Armand était le voisin du maire actuel. Des années plus tard, accro au crack, il croisait parfois son ami d’enfance : « Bonjour Monsieur le Maire, vous savez, je veux travailler pour notre ville. » Le maire lui répondait toujours qu’il devait d’abord arrêter de consommer. Il lui a fallu des années, entrecoupées de deal et de prison avant que son vœu s’exauce. Depuis quatre ans, le Kouroucien travaille avec ardeur pour la ville au service « espaces verts ».
Catherine
La rue lui appartient
Elle a chopé son franc-parler dans les rues de Paris et de Cayenne. C’est devenu son outil de travail.
À Kourou, elle est salariée d'une association qui travaille auprès de prostituées.
À la nuit tombée, elle va leur parler : Sida, prévention, aide aux logements… Bref la rue c’est son terrain. Avant de devenir médiatrice de santé, elle a vu le monde sous l’emprise de l’héroïne et du crack.
François
et Ludovic

Les forces tranquilles
Ils ont 14 ans de différence mais leurs routes se sont croisées et maintenant ils avancent ensemble. Depuis leur passage à la communauté thérapeutique, les deux rastafaris partagent un mode de vie paisible à Kourou : la semaine, ils sont agents d’entretien dans une maison d’accueil spécialisée, le week-end c’est plage, télé ou soirée entre amis. Une vie classique. Pourtant les deux évadés aux longues dreadlocks ont bourlingué à Cayenne entre ghettos, petits jobs et prison pendant une dizaine d’années.
Antonia
et Patrick

Une histoire d’amour
et de crack

Elle vient du Brésil, lui de la Martinique. Chacun menait sa galère dans le crack. Jusqu’au jour où un coup de foudre les a unis. Alors ils ont partagé leur crack, leur ghetto, leurs délires pendant six ans. Leur passion folle et incontrôlable les a conduits dans un tourbillon sans queue ni tête. Mais ce fut aussi leur force pour s’extirper du crack. Depuis quatre ans, Patrick est responsable d’une société d’espaces verts et d’entretien et Antonia suit une formation de français. Ils ont acheté un terrain à 25 minutes de Cayenne. Prochaine étape : construire une maison.

REMERCIEMENTS

Catherine et Armand pour leur zéro faute attitude, Samy Khanafer pour son décodage, Marc Bodin pour son hamac et ses Tipunch, Olga, Jonas et Pierre-Marie pour leur auberge guyanaise, Sylvia Gonzales pour son master coaching, Laurie Delage pour sa mukamel justesse, Jérôme Delavenne pour ses Lapsang souchong, Timothée Couteau pour son oreille absolue, Sylvain Moreau pour sa caisse à outils, Clara Hardy pour sa reprise du crayon, Julien Molla pour son canapé rouge ainsi que le Caarud, le service Amarante, le CSAPA, la communauté thérapeutique et la MAS de Kourou.

Réalisation : Jeanne Lefèvre (jeannelefevre48@gmail.com) et Adrien Morat (adrien.morat@hotmail.fr)
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